"Ceux qui veulent un noyau dur parlent de division de l'Europe" (Le Monde 10.06.2005)

 

Artis Pabriks, ministre des affaires étrangères letton

"Ceux qui veulent un noyau dur parlent de division de l'Europe"

Le Monde | 10.06.05 | 13h04

RIGA de notre envoyé spécial


omment l'Union européenne (UE) peut-elle se sortir du mauvais pas actuel, après les non français et néerlandais à la Constitution européenne ?

Maintenant que des pays fondateurs de l'Union ont dit non à un projet européen, il n'y a pas d'autres possibilités que d'aller de l'avant et de trouver des solutions ensemble. J'entends parler d'une idée d'une Europe à deux vitesses, qui pourrait unifier les pays fondateurs. Mais comment un tel cercle pourrait prétendre constituer l'avant-garde de l'UE, alors que deux de ses membres viennent de refuser un progrès au sein de l'organisation ? C'est absurde. Ces gens qui veulent la formation d'un noyau dur de l'Europe parlent en fait de l'isolation d'une partie du continent, d'une division de l'Europe un an après sa réunification. (...)

Il est nécessaire de procéder à des réformes de beaucoup d'institutions et de structures au sein des pays membres. Le mode sur lequel les pays d'Europe ont créé leurs systèmes de protection sociale est dépassé. Il faut rénover, afin de préserver les niveaux de vie.

Quelles réformes appelez-vous de vos voeux ?

Il est évident que ce sont des questions qui relèvent de la souveraineté de chaque Etat. Mais il est nécessaire de mener à bien des réformes sociales, économiques, fiscales, etc. pour, notamment, atteindre les objectifs de la stratégie de Lisbonne -qui vise à renforcer la compétitivité de l'UE-. De notre humble point de vue letton, nous constatons que notre pays sort d'une décennie de réformes douloureuses menées dans le but d'apporter à la population sécurité, stabilité, emploi, soins, etc. Si vous avez des objectifs clairs et si vous parvenez à les expliquer aux gens, il est possible de réussir. La France, elle, doit préserver son Etat-providence. L'expérience de la Lettonie pourrait lui servir d'exemple. Nous pourrions expliquer comment nous avons communiqué, les points sur lesquels nous avons moins bien réussi, la manière dont nous avons réformé les retraites, etc. Nous pourrions expliquer que, si nous avons abaissé l'impôt sur les sociétés à 15 %, c'est parce que c'est le système le plus efficace pour notre économie. Le temps est révolu où il n'y avait à tirer des leçons que des Etats de l'UE les plus établis. Des Etats plus jeunes et moins riches peuvent avoir des systèmes meilleurs que les leurs.

La question de la fiscalité des nouveaux membres est précisément un des arguments utilisés par des opposants à la Constitution, qu'ils considèrent être porteuse d'une logique ultralibérale, incitant les entreprises à délocaliser à l'Est...

Cette interprétation est fausse, il y a un malentendu. Des entreprises qui délocalisent des activités peuvent contribuer de la sorte à leur bonne santé financière. Et puis les entreprises cherchent toujours l'environnement le plus favorable. Qu'est-ce qui est préférable ? Que des entreprises transfèrent leurs activités au sein de l'UE ou en dehors ? Si des restrictions étaient imposées à la Lettonie, elle tarderait à combler son retard en croissance. Ni la France ni l'UE ne s'en porteraient mieux. La division entre une Europe riche et une Europe pauvre perdurerait. Et au bout du compte, l'idée d'une Europe compétitive dans le monde, face aux Etats-Unis ou à la Chine, échouerait.

Est-ce que, malgré vos arguments, la Lettonie est prête à faire un geste pour calmer ceux qui, dans l'ouest de l'Europe, s'inquiètent des conséquences de l'élargissement ?

A ce que je sache, l'Europe ne peut pas imposer une politique fiscale à ses Etats membres. Nous ne soutiendrons pas une politique européenne dans ce domaine. Nous avons tous les mêmes objectifs au sein de l'UE : nous voulons mieux vivre. Mais on ne peut imposer à tout le monde d'emprunter le même chemin pour y parvenir. Si nous abandonnions celui que nous avons choisi, cela ne signifierait pas que la route de la France deviendrait plus aisée pour autant. C'est dans l'intérêt de l'UE que l'économie de chacun de ses membres "croisse" le plus possible, pour qu'ils contribuent au budget européen.

Comment percevez-vous l'influence de la France au sein de l'UE après le référendum du 29 mai ?

La France reste un membre influent. Mais il serait important qu'il y ait, à côté d'une force proportionnelle à la taille des populations, une sorte d'égalité entre les pays. Nous sommes un choeur de 25 nations et la taille des chanteurs n'est pas forcément plus importante que la qualité de leur voix. Si une bonne proposition vient d'un petit pays, elle devrait aussi être prise en compte.


Propos recueillis par Antoine Jacob

Article paru dans l'édition du 11.06.05